Versele - Sélection 2015


Résultats des votes 2015

Le « Versele » est le plus ancien des prix littéraires organisés par la Ligue des familles. On pourrait craindre qu’après plus de trente-cinq années de vie intense, il ne s’essouffle, que les bénévoles qui le portent à bout de bras ne se lassent, que les classes, les bibliothèques et les familles s’en détournent, attirées vers d’autres priorités...

C’est tout le contraire !

Nul besoin de longs discours, les derniers chiffres parlent d’eux-mêmes : 5 000 votes de plus qu’en 2014 !

En 2015, 47 426 bulletins ont été enregistrés !!!



1 CHOUETTE


BOUH!
François Soutif - Kaléidoscope

Que de dynamisme, d’émotions, d’humour et de surprises dans cet album tout carton et sans texte ! Bien sûr, on y retrouve le conte traditionnel des trois petits cochons. Et c’est même couteau et fourchette à la main que le loup affamé se lance à la poursuite des trois compères. Mais ici ce n’est pas la solidité d’une maison qui est censée assurer la sécurité des porcelets, mais bien - idée géniale - le mur invisible que constitue la pliure centrale de chaque page ! Dans un premier temps, le loup s’y écrase… Mais le bougre a évidemment plus d’un tour dans son sac.



OURS A UNE HISTOIRE A RACONTER
Philippe C. Stead - Erin E. Stead - Kaléidoscope - Trad. de l’américain par Elisabeth Duval

On ne peut pas s’endormir sans une histoire, n’est-il pas ? Mais ici, dans cet album qui parle du cycle des saisons, Ours ne souhaite pas qu’on lui lise une histoire, il veut en raconter une avant d’hiberner. Hélas pour lui, personne n’a le temps de l’écouter : Souris, Canard, Grenouille ont bien trop à faire avant les grands froids. Quant à Taupe, elle est déjà endormie. Quand revient le printemps, Ours ne se souvient plus de son histoire. Qu’importe, avec l’aide de ses amis retrouvés, il sera facile d’en imaginer une autre … qui sera peut-être la même !



UN GORILLE
Anthony Browne - Kaléidoscope

La couverture annonce « un livre à compter ».

Et en effet, au fil des pages, voici 1 gorille, 2 orangs-outans, 3 chimpanzés, 4 mandrills… jusqu’à 10 lémuriens.

Des portraits pleine page, captés avec la rigueur d’un dessinateur animalier. Mais l’artiste n’en reste pas là : « Tous des primates. Tous d’une même famille. Tous de ma famille … », revendique-t-il. Cette approche humaniste s’exprime dans les regards et les attitudes, sans jamais tomber dans l’anthropomorphisme.



2 YEUX?
Lucie Félix - Les Grandes Personnes

 

Voici un livre d’art, aux pages cartonnées et cousues. L’auteure dessine des formes, en découpe d’autres : ronds, ovales, triangles, carrés… Et petit à petit, devant les yeux éblouis du lecteur, se dessine un étang sous la pluie, des fleurs de nénuphar, des œufs de grenouille. L’histoire se construit : un œuf devient têtard, le têtard se transforme en grenouille. C’est la nuit, la lune se lève, la chouette guette… Décrivant les manipulations techniques tout en accompagnant l’histoire, le texte est en résonance avec l’image, sans un mot de trop !



LA MAISON DANS LES BOIS

Inga Moore - l’école des loisirs (Pastel) - Texte français d’Aude Lemoine


Il paraît que les castors sont réapparus en Écosse après une longue absence. En tous cas, c’est à eux et à leur talent de bâtisseurs qu’est consacré l’album. Une équipe de solides castors ouvriers vient prêter main forte à deux petits cochons, un élan et un ours, désireux de bâtir une maison capable de les accueillir tous.

Un décor automnal où la brume, en filtrant la lumière, crée une atmosphère douce et mystérieuse. Des animaux à la fois réalistes - ils ne sont pas vêtus - et humanisés - ils marchent sur leurs pattes arrière et conduisent des camions.

Magnifiques illustrations, douces, abouties, servant un texte simple, mais au combien chaleureux !





2 CHOUETTES


LE VOISIN LIT UN LIVRE

Koen Van Biesen – Alice Jeunesse – Histoires comme ça – Traduit du néerlandais par Midigri

 

Chut ! Silence. Le voisin lit. Le voisin lit un livre. Du moins le voudrait-il. Mais sa tranquillité est bientôt compromise par la petite voisine, qui s’est mis dans la tête de jouer à la balle. Interrompu dans sa lecture, le voisin toque à la cloison pour inviter sa voisine à arrêter. Le calme revient et il peut poursuivre sa lecture… mais voilà que la voisine entreprend des vocalises. Fâché, le voisin frappe énergiquement la cloison. Le calme revient… mais, cette fois, des roulements de tambour le font sursauter. Très fâché, le voisin tambourine de ses poings la cloison. Et puis, ce sont des bruits de quilles, de pas et de musique de danse, de punching ball… Le voisin est las de s’échiner sur cette cloison. Le voisin ne lit plus !

Il tourne en rond dans sa chambre, son chien sur les talons, quand il a soudain une idée lumineuse pour enfin obtenir le silence ! La dernière surprise viendra d’où il ne l’attendait pas (le lecteur non plus, d’ailleurs)…

Un livre tout en onomatopées et en images pour décrire, avec esprit et dynamisme, les difficultés que rencontrent, pour s’en tendre, une fillette pleine de vie et un homme, son voisin, désireux de lire dans le calme. Chaque page est un trésor de détails graphiques à découvrir et à redécouvrir au fil des lectures : l’indice qui annonce le prochain jeu de la petite fille, l’araignée derrière le miroir qu’on déplace, la laisse que le chien traîne partout avec lui... Aucun hasard dans ces pages : chaque objet aura son rôle à jouer dans cette histoire à l’humour redoutable et au dénouement tout à fait inattendu ; le chien, qui traverse tout le récit et dont la présence paraît anecdotique, sera la grande surprise de l’album. Visuellement, c’est un véritable plaisir :

les dessins, d’une extrême efficacité, permettent à tout "lecteur" de suivre l’histoire sans avoir besoin de lire le texte pour la déguster.



CET ÉLAN EST À MOI
Oliver Jeffers - Kaléidoscope - Traduit de l'anglais par Elisabeth Duval

 

Wilfred est un petit garçon qui a un animal de compagnie peu commun : un élan. Wilfred a une relation d’amitié très forte avec celui qu’il a nommé Marcel. Celui-ci l’écoute, obéit au doigt et à l’œil à son maître, Wilfred en est en tous les cas persuadé… L’enfant est sûr d’avoir l’ascendant sur son élan…

Il est fier d’avoir un animal si intelligent, il est fier de cette amitié partagée !
Voilà le point de vue de l’enfant mais la situation réelle est toute autre.

Le décalage texte-illustrations est total et le comique de situation est présent à chaque page. Le fait est que Marcel n’en fait qu’à sa tête ! Au-delà de l’humour contenu dans cet album, Oliver Jeffers invite à s’interroger sur la notion de liberté, d’appartenance et de propriété. Un animal sauvage peut-il appartenir véritablement à un être humain ?
Avec Cet élan est à moi, Oliver Jeffers amuse, fait rêver (il y a de très belles doubles-pages avec des paysages à couper le souffle!) et invite à la réflexion tout à la fois.




C'EST POUR MIEUX TE MANGER !
Françoise Rogier * - L'atelier du poisson soluble


« C’est pour mieux te manger ! », on connaît la chanson : un loup crocs pointus, culotte rouge, caché derrière un arbre dans une forêt, regarde au loin… Les couvertures intérieures sont constellées de pattes de loup qui cheminent au milieu d’arbres, puis le loup de la couverture, les dents encore plus pointues court à grandes enjambées. Mais commençons l’histoire « il était encore une fois un Petit Chaperon rouge ». Avec malice s’annonce « encore » une variation sur le célèbre chaperon. Pour s’en convaincre, il suffit de voir de dos, vêtu d’un ample manteau rouge de la tête aux pieds, chaperon de lutin au vent, un personnage rentrer dans une forêt, avec un petit panier. « Mais le loup guettait ! ». Moins gourmand que sur la couverture, tout aussi tendu vers son but, le loup , en gros plan avec de grandes dents, un œil méchant ! Le dialogue s’installe entre lui et le lutin rouge, les chemins divergent et les 3 petits cochons veillent perplexes. Le loup arrive devant la maison étonnée. Lorsque le chaperon frappe à la porte ce sont les vautours qui veillent et lorsqu’elle passe la porte le panier de saucissons, le jambon, pendus, la blouse tachée de sang dit assez ce qu’il est advenu des petits cochons. Dans la pièce en ombre chinoise, le lutin rouge a des allures malfaisantes. Le dialogue ritualisé s’ouvre. Pour mieux te voir, l’illustration montre un œil torve ; « que tu as de grandes dents », le loup a un nombre de crocs impressionnants et lorsque le loup déclare c’est pour mieux te manger ! L’horreur est à son comble ! On ne dira rien des pages qui suivent sinon qu’elles sont vraiment très savoureuses. En rouge, noir et blanc, entre impression de gravure et collage, avec une grande simplicité de moyens graphiques, une utilisation astucieuse du texte réduit à son essence, Françoise Rogier signe une variation très drôle et effrayante à la fois, pour jouer à se faire peur avec esprit ! On s’émerveille de voir « encore » les inépuisables ressources du détournement de conte ; une réussite.



SIMON SUR LES RAILS
Adrien Albert - l'école des loisirs - Lutin poche


19h00, l'heure du glas libérateur sonne pour Simon, employé dans une usine de marteaux. Sa besace verte autour du cou, il détale comme un lièvre pour prendre son train et rejoindre son aîné. Mais le convoi est annulé, annonce l'employé. Désappointé, l'animal réfléchit et décide de partir à pied. Pour éviter de se perdre, le lapin blanc suit les rails. Mais la vue d'un tunnel noir l'inquiète, ce qui l'oblige à crapahuter par-dessus la montagne. La nuit tombe et le rongeur poursuit son chemin inlassablement. Au lever du jour, Simon voit enfin la fin de son épopée récompensée à la vue du village tant espéré. Prenant ses pattes à son cou, il fonce et… arrive quelques secondes avant le train du matin, pour tomber tout heureux dans les bras de son frangin.
Ce petit lapin blanc à la mine contrite travaille à la chaîne dans une fabrique. Mais que fait-il là, entouré d'êtres humains?... « Avant, il allait à l'école. Maintenant, il a un métier ». Le temps d'un week-end, il quitte sa triste vie urbaine pour la campagne, où habite son frère. Mais rien ne se passe comme prévu.

Adrian Albert accompagne son propos d'un graphisme aux lignes géométriques, très esthétique, faisant une part belle aux émotions du rongeur. Étonnant animal, animé d'une volonté à toute épreuve, qui du statut de victime passe à celui de héros. Il se dégage une vitalité contagieuse de ce remarquable récit à lire à plusieurs niveaux.



UN PETIT CADEAU DE RIEN DU TOUT
Patrick Mc Donnell - (Les grandes Personnes) - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par (Les grandes personnes) -


Un petit cadeau de rien du tout est la version française de The Gift of Nothing, sorti aux Etats-Unis la même année, et qui constitue la première incursion du créateur de Earl & Mooch dans la littérature pour enfants. Incursion réussie : on y retrouve les protagonistes de Mutts, Earl et Mooch, dans une petite parabole intelligente et dépouillée. Mooch veut offrir un cadeau à son copain Earl ; mais comme Earl, juge-t-il, a tout, il faut lui offrir la seule chose qu’il n’a pas : RIEN.

Mooch cherche donc rien, et peine à le trouver dans un monde intégralement rempli de choses («Dans un monde rempli de tant de choses, où allait-il ne rien trouver ?»). Il finit par remplir une grosse boîte de rien, et l’offre triomphalement à Earl : il l’ouvre, il n’y a rien dedans, rien qu’eux deux qui peuvent donc profiter ensemble de rien et de tout.

C’est mignon, élégant, elliptique. Ça plaît aux petites filles (ça plaît aussi à leurs mères, pour ce que j’ai pu voir).

Et puis, un livre qui fait discrètement l’éloge du dépouillement, c’est toujours bon à prendre. De ce point de vue, McDonnell boucle un joli récit où la forme mime le fond : car au dépouillement que cherche Mooch pour l’offrir à Earl (beau cadeau à faire à un ami que de le soustraire à la séduction des choses) répond le dépouillement visuel que cherche McDonnell pour l’offrir à ses personnages — et donc aussi à ses lecteurs. Les pages sont nues, les personnages n’y occupent qu’un tout petit espace discret, où ils se tiennent en quelques traits, fins et pointus. Le tout fait un bel exercice de style malin et agréable, même quand on le relit tous les soirs pendant quinze jours, ce qui est le sort des livres pour enfants…



3 CHOUETTES


LE CHÂLE DE GRAND-MÈRE
Åsa Lind - Joanna Hellegren - Cambourakis - Traduit du suédois par Aude Pasquier


L’intensité des complicités enfantines – mais aussi celles qui peuvent exister avec les plus âgés –, le plaisir de partager des secrets, leur pouvoir de consolation, sont au coeur de cet album.

Une famille se réunit pour accueillir une grand-mère, de retour à la maison après un séjour à l’hôpital. On voudrait l’ambiance festive, mais l’inquiétude plane : Billiam et sa cousine préférée, complices de toujours, fuient l’agitation des adultes et cherchent un endroit pour réfléchir en paix, pour fixer leurs intuitions et leurs sentiments à l’aide de mots et d’images. Seule leur grand-mère comprend parfaitement leur besoin d’isolement, et leur offre son châle pour abri.

Asa Lind montre comment, malgré les stratégies des adultes qui cherchent maladroitement à les protéger, les enfants devinent tout, comprennent tout, et parviennent, grâce aux ressources infinies de l’imaginaire, à apprivoiser les plus brutales des réalités : la mort d’une grand mère, par exemple.

Il n’y a rien de triste dans cet album émouvant, qui met l’accent sur la continuité créatrice de la vie et le lien entre les générations.



CHACUN SA CABANE
Mathis - Éditions Thierry Magnier - Petite poche


Direction la campagne où vit son grand-père Gérard.

Le vieux bonhomme s’étonne à peine de voir son petit fils débarquer à l’improviste et lui serre la main; les sentiments c’est pas son truc. Il comprend pourtant très vite que Clément en a gros sur le coeur.

Puisque Clément ne veut choisir entre des vacances avec son père ou des vacances avec sa mère, Gérard va lui proposer une autre solution et la vie aussitôt reprend ses couleurs.

Peu de choses se passent dans ce court texte, mais Mathis par son écriture très sensible réussit à nous faire ressentir la force du lien qui unit le grand-père à son petit fils, l’un bougon et avare de mots, l’autre déjà blessé par la vie. Les scènes du quotidien sont croquées avec beaucoup de justesse et les gestes du vieil homme sont décrits avec une telle minutie qu’il nous semble le voir attablé à sa cuisine.

Un court récit touchant et pudique, qui fait monter les larmes aux yeux,  allez savoir pourquoi puisque tout finit bien …



QUELQUE CHOSE DE GRAND
Sylvie Neeman - Ingrid Godon - La joie de lire


C'est un dialogue entre un petit et un grand comme il peut en arriver dans toutes les familles, la sensibilité et une attention rare portée à l'autre en plus.
Le petit, avec cette naïveté qui confine à la fulgurance, veut réaliser quelque chose de grand. Il ne sait pas trop pourquoi, il ne sait surtout pas quoi, mais il faut que cela se fasse maintenant. Le grand sent le désarroi et la nécessité du petit. Il le questionne, cherche à lui faire comparer ce « grand » avec des éléments connus : grand comme un éléphant ? Un phare en bord de mer ? Rien ne semble convenir ; les deux partent réfléchir en se promenant au bord de la mer. Ils ne sont pas plus avancés, « un peu quand même », estime le grand.
Et puis, juste au moment de rentrer, le petit aperçoit un poisson coincé dans un trou d'eau rocailleux. Avec difficultés mais pugnacité, il le repêche et le rend à la mer. Retour en silence du petit et du grand à la maison. Le grand rassure enfin le petit : il a sans doute fait sans le savoir quelque chose de grand, très grand...
Racontée au présent en petites phrases minimales, cette histoire équivaut au projet du petit : d'apparence anodine, elle dit tellement de choses sur la vie, l'enfance, le monde, qu'elle touche notre cœur jusqu'à le gonfler de générosité. Nous sommes dans une interrogation philosophique profonde, et c'est un minuscule petit garçon qui nous enseigne, ses propres sentiments tout emmêlés, le sens et la pureté de l'existence.
Simple spectateur, le grand (on note évidemment l'anonymat à valeur universelle) joue le rôle de la figure aidante, de l'éducateur attentif, et, plus loin, du père dont tout le monde rêverait.

Sa façon patiente de laisser le petit s'exprimer est tout simplement magique, permettant de fait au jeune lecteur d'appréhender des notions complexes (la grandeur d'un acte) par l'exemple concret.

Les illustrations au crayon, brouillonnes et en mouvement, juste posées à côté du texte en typographie classique, continuent de montrer cette voie d'un essentiel qui ne passe pas par les yeux.

Un moment de grâce sans aucun didactisme, tout en poésie légère...



3 CONTES CRUELS
Matthieu Sylvander - Perceval Barrier - l'Ecole des loisirs

 

Qui pouvait imaginer que les poireaux étaient si naïfs? qui savait que les carottes rêvaient d'évasion mais s'informaient peu sur leur périple? Matthieu Sylvander nous embarque dans trois contes cruels qui ont pour cadre le potager et ses habitants. Des légumes pas très futes-futes qui se font avoir en un rien de temps et qui se chamaillent pour un oui ou pour un non. Des légumes qui ne supportent pas les mélanges de familles et qui ont l'insulte facile : il faut les voir quand Roméo le poireau est surpris en compagnie de sa douce Julotte la carotte... Les légumes se comportent comme des idiots, se menacent, se réfugient sous leurs drapeaux respectifs... Mais où l'auteur a-t-il bien pu aller chercher son inspiration? Chacun interprètera ces histoires à sa façon, mais ces contes légumiers en disent long sur la condition humaine! Perceval Barrier illustre les 3 contes avec humour, quelque part entre l'album classique et la BD. Un régal pour les premiers lecteurs et leurs parents!



LE PETIT GUILI
Mario Ramos - Pastel - l'école des loisirs


Une fois devenu roi, Léon le lion changea. Il devint cupide et cruel, dictant ses lois au gré de ses humeurs. Un jour, il décréta que les parents oiseaux devaient briser les ailes de leurs rejetons à la naissance afin qu'ils cessent de voler. Quand Léon sentit le vent tourner, il déclara la guerre à son voisin. Du haut de son balcon, il savourait ce morbide spectacle. Pendant ce temps-là, de l'autre côté du royaume, naissait Guili, un oisillon tant aimé et choyé par sa mère qu'elle omit de lui briser les ailes. Heureux oubli, puisqu'il fit perdre sa couronne au dictateur.

Est-ce que la fonction fait l'homme ? Assurément oui si l'on en croit cette fable sur l'ivresse du pouvoir signé Mario Ramos. Quand à la couronne de ce roi lion tyrannique, elle n'a malheureusement pas fini de faire parler d'elle... L'image de l'oiseau fragile, qui destitue ce monarque sans coeur, est réjouissante et porteuse d'espoir. Faites de collages et d'aplats de couleurs les illustrations sont remarquables (elles possèdent un air de famille avec celles de Wolf Erlbruch) et renforcent avec intelligence ce récit au contenu universel et contemporain. On est ému de retrouver dans cet album l'empreinte bien vivante de cet excellent auteur, trop tôt disparu.



4 CHOUETTES


LE SOULIER NOIR
Françoise Legendre - Jean-François Martin - Éditions Thierry Magnier


15 juin 1938. Le jour de ses six ans, Simon reçoit une belle paire de souliers noirs, celle dont il rêvait en passant tous les matins devant la boutique du vieux Jakob. Des mois plus tard, une nuit, alors que des soldats s'engouffrent chez lui pour les emmener, lui et sa famille, dans le froid, Simon n'a pas le temps d'enfiler ses deux
souliers et il en laisse un, là, bien droit sur le parquet de sa chambre. Sauvé par sa maman qui le pousse dans les bras d'une voisine, Simon survit, vit, grandit et reçoit un jour un paquet qui le replonge dans son passé...

À travers l'histoire de ce soulier, l'auteur parle de la guerre et de l'exode avec pudeur et poésie.



LES MONSTRES DE LÀ-BAS
Hubert ben Kemoun - éditions Thierry Magnier – Petite poche


Nelson est tout content de prendre le bateau pour rejoindre et enfin rencontrer sa correspondante étrangère. Fubalys est encore plus jolie que sur les photos échangées, ses parents sont très accueillants et le planning des sorties qu’on lui propose des plus alléchants. Alors pourquoi se sent-il mal à l’aise dans ce pays, pourtant si proche du sien ?
Nous sommes toujours les monstres de quelqu’un et cette jolie parabole en est une illustration toute simple, finement décrite.



MAUVAIS GARÇON
Michaël Morpurgo - Michaël Foreman - Gallimard Jeunesse - Traduit de l'anglais par Diane Ménard


Le héros et narrateur de ce roman d'aventure naît en 1943, numéro 4 d'une lignée de 6 ! Il n'a jamais connu son père. A l'école, il est mauvais dans toutes les branches, à l'exception de la musique enseignée par la gentille Mademoiselle West. Avec elle, il a l'impression d'être quelqu'un. Mais un jour, sans prévenir, elle quitte l'établissement. La vie de cet adolescent bascule : il devient un vrai voyou. Arrêté, jugé coupable, renié par sa mère, il est placé une année à « Borstal », une maison de redressement pour jeunes délinquants. C'est l'enfer jusqu'au matin où Monsieur Alfie, responsable des écuries, l'engage comme aide écuyer pour ses Suffolk, des chevaux hors du commun. Ce garçon n'a jamais été aussi heureux que durant ces jours passés à prendre soin de ces animaux et plus particulièrement de Dombey, équidé maltraité au regard triste auquel il redonne petit à petit goût à la vie...
On retrouve dans ce récit de qualité, à la fois humaniste et positif, les thèmes chers à Michael Morpurgo, grand écrivain jeunesse de la littérature anglo-saxonne : la rédemption d'un adolescent au contact d'êtres humains confiants et bienveillants, et l'amitié indéfectible placé dans un animal, ici un cheval. L'écriture de facture classique est délicieusement surannée, tout comme les illustrations en noir et blanc de Michael Foreman. A la fin du livre, on découvre des annexes et des photos qui permettent de situer l'histoire dans le contexte de l'époque, l'Angleterre d'après-guerre.



ÉPHÉMÈRE
Frédéric Marais - Les fourmis rouges


Voici l'histoire d'un héros minuscule et exceptionnel.

Qui ne craint aucun des prédateurs tapis dans les pages. Un héros éphémère.

Une très belle histoire sur le sens de la vie, portée par de superbes illustrations, aux couleurs intenses, directes. le texte, tout en vers, est très poétique, et empreint d'une douce musicalité. Libre à nous de le réciter ou de le chantonner. Frédéric Marais nous offre un album plein de sagesse, et d'humour car on ne s'attend pas à cette fin, si cocasse. Des images spectaculaires, un petit héros attachant, des thèmes chers aux enfants, la beauté de cet album est tout sauf éphémère.



L'ATTRAPE-FANTÔME
Alex Cousseau - Rouergue - Dacodac


Antonin revient de l’école avec un devoir sur lequel il sèche complètement : pour lundi, il doit écrire une poésie. Le thème et la forme sont libres, ce qui ne contribue pas à l’aider. Le même jour, sa mère arrive du travail paniquée : elle a renversé sur la route un chevreuil, et le ramène dans le coffre. La grand-mère propose de le manger, le grand frère se croit en plein film d’horreur, les parents sont circonspects et Antonin observe. La grand-mère aura gain de cause, sur cette sage parole : si on ne le mange pas, il sera mort pour rien.
Quand même pas mal impressionné, Antonin rêve cervidés et croit apercevoir des fantômes dans le jardin. Il sort de cette activité nocturne un peu fatigué, mais surtout riche d’une petite expérience qu’il va, d’un seul jet, retranscrire… en poésie familiale et gustative !
La thématique est avant tout la poésie : d’où peut venir l’inspiration, y a-t-il des sujets nobles et d’autres triviaux, comment se passe le processus d’écriture, etc. Il s’agit bien de décomplexer le jeune lecteur devant cette forme souvent jugée formelle voire poussiéreuse. Et c’est certain, on ne pourra pas reprocher à Alex Cousseau son manque d’originalité ! Où diantre a-t-il été chercher une telle histoire, à la fois dramatique et banale, et qu’on n’aurait jamais pensé voir écrite, pour la lier à l’ « objectif » premier du roman ? Antonin ne s’embarrasse pas de tant de questions, il se nourrit simplement de son quotidien et va écrire son poème entre deux coups de fourchette : un vibrant hommage au chevreuil dont une bouchée de cuissot fond dans sa bouche. C’est la chaîne animale dans sa cruauté nécessaire, c’est la convivialité de la famille rassemblée autour de la table. Et pourtant, parce que le personnage principal est un observateur respectueux de la nature, parce que la grand-mère pleine de bon sens est passée par là, tout coule avec bonheur et nous nous découvrons préparés à une telle chute. De toute façon, dérouter, n’est-ce pas aussi le propre de la poésie ? Un roman réjouissant qui tranche radicalement par son côté paradoxalement onirique, presque absurde, et raccroché à des petites choses de la vie.



5 CHOUETTES


43, RUE DU VIEUX-CIMETIÈRE. TRÉPASSEZ VOTRE CHEMIN
M. Kate Klise - Sarah Klise - Albin Michel Jeunesse - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par

Mickey Gaboriaud Witty

 

Ignace Bronchon, célèbre auteur pour la jeunesse, est en panne d’inspiration. Depuis vingt ans. Ruiné, il doit absolument écrire un nouvel opus de sa série « Bartholomew Brown, dompteur de fantômes » avant la fin de l’été. Il décide de louer un vieux manoir victorien dans la jolie ville de Livid (Illinois), afin de se mettre dans l’ambiance. Mais il ne savait pas qu’il allait devoir composer avec le fils des propriétaires, Les Perrance, son chat Mystinoir, et aussi le fantôme de celle qui a fait construire la maison, Adèle I. Vranstock. Malgré les trente-deux pièces et demie de la maison, qui devraient permettre de s’éviter, Ignace Bronchon est très très mécontent…
Facile à lire et extrêmement ludique, le roman se présente sous la forme d’échanges de courrier entre quelques personnages-clés, de coupures de journaux, de dessins de Les, et d’extraits laborieux du nouveau roman de Bronchon.

L’action avance rapidement, on la comprend grâce à des retours sur des situations ou bien par des déductions qui feront se réjouir le lecteur stimulé. Adèle, parce qu’elle est fantôme, va s’octroyer tous les droits, y compris celui de lire le journal intime de l’écrivain : elle découvrira ses fêlures passées et décidera alors de l’aider.

Les, abandonné froidement par ses parents, voudrait au contraire garder la maison et Adèle pour lui tout seul. De cocasserie en manuscrits ratés, tout ce petit monde va-t-il s’apprivoiser ? De fait, le titre du livre est trompeur : on ne frissonne jamais, on sourit constamment, et en même temps les héros ont connu ou connaissent d’authentiques douleurs. La fin en forme de happy end laisse envisager des suites à ce premier tome qui se lit très vite, et avec un plaisir évident.



LE RÊVEUR
Pam Muñoz Ryan - Peter Sis - Bayard jeunesse - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pascale Houssin

 

Enfance romancée de Pablo Neruda. Neftali est un enfant chétif et maladif que son père froid et autoritaire tente de transformer en médecin ou dentiste. Mais l'enfant est un rêveur et déjà c'est la nature et les mots qui l'attirent. Pourtant de nombreux obstacles se dressent devant lui dans ce Chili en pleine mutation. Comment arrivera-t-il à devenir un des plus grands poètes du XXème siècle?
Un roman différent, poétique et à la fois récit. Le fil qui tend l'écriture est la relation du poète avec sa famille. le sujet est très bien traité et peu à peu l'auteur nous entraîne sur le chemin de la poésie, d'un autre regard au monde. le livre a des pages épaisses et de nombreuses illustrations ce qui lui donne un aspect de pavé, alors qu'il se lit très bien.

A découvrir !



ALI ZAOUA PRINCE DE LA RUE
Nathalie Saugeon - Milan - Poche Junior

 

Nathalie Saugeon, co-scénariste de Ali Zaoua, prince de la rue, réalisé par Nabil Ayouch, s'est attaqué à la novelisation du film pour la compte des éditions Milan. Voici donc un témoignage émouvant des enfants des rues marocain, entre quartier d'affaires et misère de cette grande ville qu'est devenue aujourd'hui Cassablanca. L'histoire est celle de quatre gamins qui ont élu domicile dans une cimenterie. Lors d'un altercation avec leur ancienne bande, le meilleur ami de Kwita, Ali, trouve la mort. Kwita, qui rêve comme tout ces camarade de partir, n'aura de cesse d'offrir un enterrement et une sépulture décente à son ami.

Entre fatalité et dignité, un beau témoignage sur la condition de ces gamins, si proches et si loin de chez nous. A partager et à discuter.



LE JOURNAL DE BLUMKA
Iwona Chmielewska - Rue du monde - Traduit du polonais par Lydia Waleryszak

 

Certains livres sont si beaux, si empreints d'humanisme qu'on aurait envie qu'il y en ait davantage comme eux. C'est le cas du très bel album que signe la Polonaise Iwona Chmielewska,

Le journal de Blumka, lequel relate la vie de tous les jours à l'orphelinat fondé par le pédiatre Janusz Korczak. Grand défenseur des droits des enfants bien avant l'existence de la Déclaration des droits des enfants de l'ONU, laquelle date de 1959, Janus Korczak a suivi les enfants dans la mort. En effet, pas question d'abandonner ces petits pour lesquels il s'était battu, ces orphelins qu'il avait aimés, écoutés, respectés et encouragés à devenir meilleurs, à l'heure où un train vers Treblinka les attendait pour leur ultime voyage.
Cette histoire nous est racontée par Blumka, laquelle, en toute simplicité et avec ses mots d'enfant, nous parle de ce qu'elle vit, de ce qu'elle ressent, des autres enfants, de leurs habitudes, des remarques que leur adresse le médecin afin de faire d'eux des adultes tolérants et humains. Elle nous est aussi racontée en images, Iwona Chmielewska étant aussi illustratrice, grâce à des illustrations toutes douces eu un peu vieillottes pour respecter l'époque, des illustrations où domine le bleu.
Cela donne un album exceptionnel, une belle initiation au respect auquel tout enfant a droit, peu importe l'endroit où il est né, nonobstant la religion dans laquelle il est élevé et les conditions sociales de sa famille. Un album qui a une vision tout autant qu'un propos. Un album ESSENTIEL que tout enseignant du primaire devrait avoir dans sa classe. Entre autres.



L'AMOUR ? C'EST MATHÉMATIQUE
Davide Cali - Sarbacane

 

Paul est amoureux de trois filles: Pauline la brunette, Mélissa la gothique et Julie la blonde aux cheveux courts. Mais aucune d'elles n'est au courant. Paul se refuse à toute déclaration de peur d'essuyer un refus. Pour remédier à son problème, il se lance dans des calculs savants: trois filles = huit possibilités différentes, c'est-à-dire une probabilité de 87,5% de réussite. Gonflé d'optimisme, il en parle à son copain Clément qui lui démontre que son équation comporte des inconnues. Notre héros repart au point mort.
Heureusement que ses trois copains, experts dans les choses de l'amour, lui dispensent des conseils : pour éviter de souffrir, sors avec une moche dont tu n'es pas amoureux ; ignore celles qui t'intéressent ; plonge et regarde après, un non, ce n'est pas mortel... Mais rien ne convainc Paul.
On connaissait Davide Cali, auteur talentueux d'albums et de bandes dessinées. A partir d'aujourd'hui, il signe aussi des romans. Avec un texte court (ce qui plaira à certains), l'écrivain nous parle d'amour évidemment, mais surtout de la complexité des sentiments s'y rapportant comme le manque de confiance en soi ou la peur. Et pour éviter d'être trop sérieux, Davide Cali utilise une arme infaillible: l'humour.

Un livre léger, drôle et instructif pour teenager en mal d'amour !